LA POPULATION

Djebahia est un village très original.

Il est situé dans le centre de gravité d'un triangle équilatéral qui a pour angles Lakhdaria, Bouira et Ain Bessem. Sachant qu'à  Lakhdaria résident les Beni Jaad avec leur succulente manie de siffler le T, que Ain Bessem est l'entrée de terres des 'Ouroubiya qui vous interpellent par leur sempiternel "ya tell" et que Bouira est la limite des terres Kabyles où on parle comme de bien entendu un kabyle châtié (du moins un peu plus pur que celui qu'on pratique entre Draa Ben Khedda et Tizi Ouzou), le village avait toutes les chances de basculer d'un côté ou de l'autre. Que nenni ! Amalgamant judicieusement les trois caractéristiques, il sut créer un villageois qui se reconnaît sans grand peine ici ou là. Ni kabyle, ni Djaadi, ni Ouroubi, le Djébahi possède en même temps la rigueur du premier, la finesse du second et la sobriété du troisième mais aussi  et surtout  l'égoïsme et l'ombrage  du premier, la roublardise et la méfiance du second et la rudesse et l'impulsivité du troisième. Vous devinez un peu ce que toutes ces qualités et défauts mélangés peuvent donner: un être instable et peu sociable au premier abord  mais qui se révèle d'une incroyable bonhomie et d'une superbe générosité quand on le conquiert.

Et, le paradoxe, c'est que celui qui s' installe au village, d'où qu'il vienne, a vite fait d'acquérir les caractéristiques du cru. Ainsi en est-il des Adjou qui seraient venus de Medjana, du côté de Sétif (d'aucuns parmi eux disent qu'ils seraient originaires du Dahomey et  vous prennent à témoins les cheveux crépus et la noirceur de certains spécimens  mais oublient qu'il en existe des rougets aux yeux bleus et qui n'ont rien d'albinos... d'autres vous disent avec une petite moue  qu'ils sont tout simplement d'Akbou où on y rencontre jusqu'à aujourd'hui une très forte colonie).  

Les Meddahi seraient venus d'Ait Laaziz où certaines terres leur appartiendraient encore mais aucun d'entre eux ne parle le moindre mot de kabyle, les Issaad  viendraient de Frikat, les Azzoug seraient eux aussi d'origine kabyle et viendraient, comme de bien entendu, d'Azzazga..

Les Bouferkas,  l'une des plus importantes familles du village et dont les Gacem constituerait une branche qui s'est détachée du tronc originel depuis bien longtemps,  seraient originaires de Guerrouma  mais ils ne semblent avoir laissé aucune trace en ces lieux et dans leur parler, on ne distingue aucune gutturalité des Guerroumis.

Les Trad et les Azzouz  viendraient de la Guebla mais aucun "ya tell" ne vient ponctuer leurs discussions et vous ne les entendrez jamais transformer le "q'" algérois  en "gua" a'rbi, hormis chez certains vieux qui se donnent toutes les peines du monde à respecter les gutturalités de leurs origines et qui, .

Et on ne se questionne plus sur l'origine des Touhami, Guerrache, Saadi, Belgacem, Gacem, Hammoudi, Smaili, Meddah, Kerfali, Zouggagh, Chachou, Rachid, Amir, Boutheldja, Hamlati, Taoutaoui, Seghir, Derouaz, Lounas, Boussettine, Bousbaa, Bouchafaa, Djebri, Senouci, Merdji et même sur celle qui parait pourtant évidente des Djaadi, Arabi ou Zouaoui; comme on ne fait pas trop attention aux qualificatifs qui suivent certains: Amar Q'baïli, Moh El Djaadi, Ali El Bessami qu'on donne plus pour identifier que pour distinguer. On utilise d'ailleurs d'autres qualifiants plus professionnels: Hamouda El Bouchi, Ahmed El Bradaï, Aissa El Baggar, Slimane el Q'ahouadji, H'Midett El Ghayatt, Moh Kaci El Haffaf, Lounas Bou Ezzra'raa, Rabah Ettaxyeur...

Les nouveaux venus sont très vite assimilés, même si durant leur période de probation, ils continuent à être apparentés à leurs régions d'origine: les Bensenouci qui sont venus de Bir Ghebalou, les Machani qui sont venus pour leur part de Zeriba et il en existe qui sont venus de beaucoup plus loin mais ils ont tous été conquis par le village et sa tolérance et y sont restés parce que disent-il toujours: leurs enfants ne veulent plus repartir !...

Ce mélange est aujourd'hui si poussé que les lignes de démarcation sont devenues très délétères. Les unions se font et se défont, les liens du sang se tissent tous azimuts et une des dernières barrières qui séparait les "M'rabtine" des "A'dhaydiya" (les nobles des roturiers) est en train de s'effriter sous les coups des nouvelles générations et malgré les dernières résistances de certains gardiens des temples.


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